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La Gourmandise
Cassien, Conférences
S. Bernard, Apologie à Guillaume de Saint Thierry
La Luxure
« Beaucoup ont été induits en erreur par l'oeuvre même de la grâce en eux: ils ont pensé qu'ils avaient atteint la perfection et ont dit: cela nous suffit, nous n'avons rien besoin de plus. Mais le Seigneur est infini et incompréhensible. Et les [vrais] chrétiens n'osent pas dire qu'ils l'ont atteint, mais ils s'humilient jour et nuit. L'âme a beaucoup de parties et grande est sa profondeur, le péché qui l'a pénétrée a envahi tous les replis du cœur. L'inexpérimenté, du fait qu'il est consolé par la grâce, pense qu’elle a pris possession de toutes les parties de l'âme, et que le péché en est déraciné. Mais la plus grande partie de l'âme est au pouvoir du péché, une seule est au pouvoir de la grâce. L'homme se trompe et ne le sait pas . »
Notre vie est un combat continuel contre les assauts des démons. Et ceux-ci trouvent en nous des dispositions maladives, provenant de nos péchés et de notre tempérament. Tout cela produit une tempête intérieure de passions et d’émotions qui empêche la prière.
La cause intérieure en est la « philautie », c’est-à-dire l’amour propre, l’amour de soi-même. Les causes extérieures sont les démons et les objets sensibles qui ont laissé leurs traces dans l’imagination. Il est impossible d’éliminer toutes ces pensées, mais il nous appartient de les rejeter. « Les mauvaises pensées sont les lacets des démons qui prennent l’âme dans leurs rets et l’empêchent de prendre le chemin qui dit : je suis le chemin. »
D’un point de vue pratique il faut déterminer quelle est celle qui domine le plus en nous (le défaut particulier) et instaurer le combat contre elle, par la mortification systématique et l’examen particulier. Comme ces pensées sont solidaires, il s’ensuivra un progrès d’ensemble.
« Quand l’âme vagabonde, la lecture, la veille et la prière la fixent ; quand la concupiscence est enflammée, la faim, la peine et l’anachorèse l’éteignent ; quand la partie irascible est agitée, la psalmodie, la patience et la miséricorde la calment. Et cela, accompli au moment et dans la mesure qui convient ; car ce qui est immodéré et inopportun dure peu, et ce qui dure peu est plus nuisible qu’utile. »
Pour nous aider à y voir clair dans cette lutte les Pères du désert, qui étaient d’expérimentés médecins des âmes, ont classé les vices, ou maladies de l’âme, en huit « pensées » générales. Elles correspondent à ce qu’on a appelé plus tardivement les péchés capitaux. Ce ne sont pas des péchés mais des vices ou tentations habituelles qui surviennent sous forme de pensées. C’est contre ces « pensées » qu’il faut instaurer une guerre implacable.
« Huit sont en tout les pensées génériques qui comprennent toutes les autres : la première est celle de la gourmandise, puis vient celle de la luxure, la troisième est celle de l’avarice, la quatrième celle de la tristesse, la cinquième celle de la colère, la sixième celle de l’acédie, la septième celle de la vaine gloire, la huitième celle de l’orgueil. Que toutes ces pensées troublent l’âme ou ne la troublent pas, cela ne dépend pas de nous ; mais qu’elles s’attardent ou ne s’attardent pas, qu’elles déclenchent les passions ou ne les déclenchent pas, voilà qui dépend de nous. »
« Les vices principaux qui ravagent l'humanité sont au nombre de huit. Le premier est la gourmandise; le second, la fornication; le troisième, l'avarice ou l'amour de l'argent; le quatrième, la colère; le cinquième, la tristesse; le sixième, l’acédie ou la lâcheté de cœur; le septième, la vaine gloire; le huitième, l'orgueil. Ces vices sont de deux sortes : les uns sont naturels, comme la gourmandise ; les autres sont contre nature, comme l'avarice. Ils s'accomplissent de quatre manières : les uns ont besoin de l'action extérieure du corps, comme la gourmandise et la fornication; les autres peuvent s'en passer, comme l'orgueil et la vaine gloire. Les uns ont des causes extérieures, comme l'avarice et la colère; les autres viennent de mouvements intérieurs, comme l’acédie et la tristesse. »

« Ces huit péchés ont des causes et des effets différents; mais les six premiers, la gourmandise, l'impureté, l'avarice, la colère, la tristesse et la paresse, ont des rapports entre eux et sont tellement enchaînés que chacun, arrivé à un certain degré, est le principe d'un autre. Ainsi, par leur excès, la gourmandise produit l'impureté; l'impureté, l'avarice; l'avarice, la colère; la colère, la tristesse; et la tristesse entraîne nécessairement à l’acédie. C'est pourquoi il faut, pour les combattre, suivre le même ordre, et commencer toujours, par ceux qui précèdent, à détruire ceux qui suivent. Le plus facile moyen de faire mourir et sécher un grand arbre dont l'ombrage est nuisible, c'est d'en découvrir et d'en couper les racines qui le supportent; et pour arrêter l'eau qui désole une campagne, il faut en boucher la source et les ruisseaux. Ainsi, pour vaincre la paresse, il faut surmonter la tristesse ; pour bannir la tristesse , il faut chasser la colère; pour bannir la colère, il faut étouffer l'avarice ; pour arracher l'avarice, il faut comprimer l'impureté; pour détruire l'impureté, il faut chasser l'intempérance. Quant aux deux autres vices, la vaine gloire et l’orgueil, ils se tiennent entre eux comme ceux dont nous venons de parler.
L'accroissement du premier est l'origine de l'autre ; beaucoup de vaine gloire fait naître l'orgueil. Ils sont séparés des six autres, et n'ont aucun rapport ensemble; car non seulement ils n'en tirent pas leur origine, mais encore ils viennent d'un principe tout contraire; ils se développent davantage quand les autres vices sont arrachés, et ils croissent avec plus de vigueur, à mesure que les autres meurent. Aussi nous attaquent-ils d'une tout autre manière. Nous succombons à chacun des six premiers vices, en nous laissant vaincre par celui qui le précède, tandis que nous ne sommes jamais plus exposés aux derniers que lorsque nous avons triomphé des autres. Tous les vices sont donc produits par l'accroissement, et corrigés par la diminution de ceux qui les précèdent. Il faut donc, pour vaincre l'orgueil, étouffer la vaine gloire, et c'est lorsque les premiers sont surmontés, que les suivants s'apaisent; les passions se dessèchent en détruisant leurs racines.
Quoique ces huit péchés principaux se lient tous ensemble, on peut établir entre eux quatre rapports plus particuliers. L'intempérance s'unit plus étroitement à l'impureté, l'avarice à la colère, la tristesse à la paresse, et la vaine gloire à l'orgueil. » ![]()
La première des huit « pensées » – ou vices capitaux – est la gourmandise. Elle est citée la première, non qu’elle soit la plus grave ou la plus pernicieuse, mais parce qu’elle est la plus fondamentale, celle qui ouvre la porte de l’âme à toutes les autres, et qu’il faut combattre en premier.
Elle a ceci de spécial qu’elle n’est pas à bannir totalement et ne peut pas l’être. En effet, comme la nourriture est nécessaire à la vie du corps, elle est toujours l’objet d’un appétit et d’une jouissance qu’on doit régler mais dont la suppression signifierait la mort : « la gourmandise reste une voisine dont les offices et, pour ainsi dire, le quotidien commerce nous sont indispensables. Prendre de la nourriture nous est un penchant inné, naturel ; il vivra toujours, quelque empressement que nous apportions à en retrancher les convoitises et désirs superflus. Ne pouvant les détruire entièrement, notre devoir est de les éviter par la fuite. […] Refuser au corps l’indispensable nourriture serait vouloir le tuer, et en même temps charger son âme d’un crime. […] Ainsi, nous pouvons déraciner les vices surajoutés à la nature ; mais de rompre tout pacte avec la gourmandise, c’est chose impossible. »
Cette tentation concerne la nourriture, la boisson, et, plus généralement, tous les soins du corps. La nature et les conséquences de ce vice sont trop connus et expérimentés pour qu’il soit nécessaire de s’y attarder. L’enseignement des Pères doit être actualisé.
Pour qui sait rire de soi-même, le visage comique que prend la gourmandise en notre temps, mérite d’être considéré. Car, si l’on y prend garde, on peut bien tomber dans ses filets, en croyant paradoxalement l’avoir vaincu.
Ce vice se manifeste aujourd’hui par un visage opposé, comme une anti-gourmandise, mais qui l’est bel et bien. Rivé à ses appétits primaires et victime d’une tension permanente entretenue par le monde, l’homme contemporain finit par manger et boire n’importe quoi, à n’importe quel moment du jour et de la nuit (sans parler de l’irrégularité dans le sommeil, qui a trait au même chapitre). Les mères de famille ne prennent plus la peine de faire la cuisine ; elles ne savent même plus. C’est le règne de la conserve, du surgelé, du fast-food, … On néglige, voire on omet les repas, non par véritable tempérance mais par esclavage du travail, et par paresse.
Alors qu’en toute société civilisée le repas familial obéissait à certaines règles, voire à un certain cérémonial (chez les moines il fait même partie de la Liturgie), aujourd’hui la coutume est aux retards, départs précipités, impolitesse, vulgarité et mauvaise tenue, individualisme en définitive.
Le même vice de gourmandise pourra aussi se manifester dans l’attitude inverse : l’obsession de la santé. On en viendra alors à s’imposer tout un rituel de repas écologique ou ‘bio’, se rendant la vie impossible – ainsi qu’à l’entourage – par des exigences de régimes et de nourritures spécialisées. On se passionnera pour les ouvrages et revues de médecines parallèles et préparations en tout genre. On courra au dépistage du moindre symptôme. Il est dommage que notre siècle ne produise plus de Molière de La Bruyère…
Les remèdes indiqués par les Pères sont toujours valables et nous en trouvons un écho dans la Règle en plusieurs chapitres. Tout se résume dans la régularité, la mesure et la vie commune. Contrairement à ce qu’une lecture trop matérielle laisserait croire, les Pères ne poussaient pas aux extrêmes austérités, mais à la domination des passions, au refus des excès et des singularités.
Cassien, Institutions cénobitiques, V, 8-9 ; 14 ; 20
Rien n'est plus vrai et plus sage que la doctrine des Pères qui fait consister le jeûne et l'abstinence dans la mesure et la privation, et qui leur donne pour règle générale de prendre seulement ce qui est nécessaire pour soutenir notre corps, sans jamais satisfaire complètement notre désir. Celui qui est malade pourra, de cette manière, pratiquer aussi bien la vertu que les plus sains et les plus robustes, s'il se refuse rigoureusement ce qui lui plairait, lorsque sa santé ne l'exige pas. L'Apôtre a dit : « Ne soignez pas votre chair selon ses désirs. » (Romains, XIII, 14.) Il ne défend pas le soin général qu'on doit prendre de son corps, mais seulement la satisfaction de ses désirs. Il interdit la recherche de ses jouissances sans condamner ce qui est nécessaire pour soutenir la vie. Il réprouve une condescendance qui pourrait nous entraîner à des tentations dangereuses ; mais il autorise des soins sans lesquels notre corps, affaibli par notre faute, devient incapable de remplir nos devoirs et nos exercices spirituels.
On doit moins juger l'abstinence par l'éloignement des repas et la qualité des aliments que par le témoignage de sa conscience. Chacun ne pratique la tempérance qu'autant qu'il lutte contre les convoitises de son corps. Il est certainement utile d'observer les jeûnes que la règle impose ; mais nous ne les pratiquons pas parfaitement, si nous ne sommes pas sobres au repas du soir. Si nous mangeons beaucoup, après un long jeûne, nous nous serons fatigués pendant quelques heures sans acquérir la chasteté que donne l'abstinence. La pureté de l'âme vient des privations du corps. Celui-là ne peut conserver une continence parfaite qui se contente d'une tempérance passagère ; et même on peut dire que ceux qui mangent trop après des jeûnes rigoureux, se laissent aller plus facilement au vice de la gourmandise. Il vaudrait mieux prendre, tous les jours, un repas raisonnable que de jeûner longuement et avec excès. Une abstinence exagérée , non-seulement affaiblit notre esprit, mais nous rend incapables de prier par l'épuisement de notre corps.
[…]
La concupiscence de la bouche est le premier ennemi qu'il faut vaincre, et nous devons pour cela nous mortifier non-seulement par les jeûnes, mais par les veilles, les lectures et le regret continuel des fautes où nous nous rappelons être tombés par surprise ou par faiblesse. Nous devons nous exciter tantôt à l'horreur du vice, tantôt au désir de la perfection et de la pureté, jusqu'à ce que notre âme, toute occupée et possédée de ces saintes pensées, ne regarde plus la nourriture comme une jouissance qui lui est accordée, mais comme un fardeau qui lui est imposé, et qu'elle comprenne bien que si elle est nécessaire au corps , elle n'est point désirable pour l'esprit.
Lorsque nous serons dans ces dispositions , nous dompterons l'insolence de la chair, qu'excitent toujours les excès de nourriture. Nous repousserons ces dangereuses attaques, et nous éteindrons cette fournaise ardente que le roi de Babylone allume dans notre corps, en y développant le vice et les occasions de pécher. Nous pourrons éteindre, par l'abondance de nos larmes et les regrets de notre cœur, ces flammes qui nous brûlent plus que la poix et le bitume, et la grâce de Dieu, qui descendra sur nous comme une douce rosée, apaisera toutes les ardeurs de la concupiscence de la chair.
Ce seront nos premiers combats et comme nos jeux Olympiques. Nous commencerons à vaincre la gourmandise par le désir de la perfection. La contemplation du bien véritable non seulement nous fera mépriser les aliments superflus, mais elle nous fera prendre avec crainte ceux qui sont nécessaires à notre corps, parce qu'ils peuvent nuire à la pureté. Nous devons régler toute notre vie, en pensant que le temps qui nous éloigne le plus des choses spirituelles est celui que nous sommes forcés de donner aux besoins de notre corps. Lorsque nous subissons cette nécessité, faisons-le pour vivre et non pour satisfaire nos désirs, et hâtons-nous de nous y soustraire comme à un obstacle à nos saints exercices.
Nous ne pourrons jamais repousser les tentations de la gourmandise, si notre âme ne trouve pas, en s'appliquant à la contemplation divine, une joie plus grande dans l'amour des vertus et dans la beauté des choses célestes. Celui qui méprise comme périssables les choses présentes et qui regarde sans cesse celles qui sont immuables et éternelles, pourra déjà goûter en lui-même, quoiqu'il soit encore dans une terre fragile, le bonheur qui l'attend au ciel.
[…]
Le religieux qui désire livrer ces combats intérieurs doit d'abord s'imposer pour règle de ne pas se laisser aller au plaisir de boire et de manger, et de ne jamais rien prendre hors le réfectoire, avant ou après l'heure des repas de la communauté. Qu'il garde la même règle pour le temps destiné au sommeil.
Il faut éviter ces deux fautes avec le même soin que l'impureté. En effet, celui qui ne sait lutter contre les tentations de la gourmandise, comment pourrait-il éteindre les ardeurs de la concupiscence ? Celui qui ne peut réprimer des passions qui sont petites et visibles, comment aurait-il la sagesse de vaincre celles qui sont cachées et qui brûlent loin du regard des hommes ? Ce sont les passions et les désirs qui montrent la force de l'âme, et lorsqu'elle se laisse surmonter par les plus faibles tentations, comment triompherait-elle des plus fortes ? C'est à la conscience de chacun de le dire. ![]()
Un ancien solitaire, disputant avec des philosophes, qui croyaient l'embarrasser à cause de sa simplicité, exprimait très bien, par une allégorie, la nature de ce vice : « Mon père, dit-il, m'a laissé, en mourant, chargé de dettes ; je me suis délivré de tous mes créanciers ; il n'y en a qu'un dont je ne puis me débarrasser, même en le payant tous les jours. » Les philosophes, ne comprenant pas ce qu'il disait, lui en demandèrent l'explication : « La nature, leur répondit-il, m'a soumis à beaucoup de vices ; mais la grâce de Dieu m'a fait désirer ma liberté, et je me suis délivré de tous ces vices, comme de créanciers importuns, en renonçant au monde et en rejetant tout ce que mon père m'avait laissé en héritage. Je n'ai plus à craindre maintenant leur poursuite ; mais je n'ai jamais pu m'affranchir des importunités de la gourmandise. Je l'ai combattue en diminuant la quantité et la qualité de la nourriture, et je n'échappe pas cependant à ses violences : elle me fait sans cesse de nouveaux procès, et j'ai beau payer, je ne puis jamais la satisfaire et me délivrer de sa dépendance. »
Ceux qui avaient méprisé ce solitaire, comme un homme simple et ignorant, reconnurent qu'il excellait dans la morale, qui est une des parties les plus importantes de la philosophie, et ils s'étonnèrent qu'il eût pu, naturellement et sans instruction, arriver à une sagesse qu'ils n'avaient pas atteinte avec toute leur science et leurs efforts.![]()
Cependant les plats se succèdent sur la table, et, à la place des pièces de viande, dont on s'abstient encore, on voit figurer de beaux et nombreux poissons ; mais si, après avoir bien mangé des premiers plats, vous touchez aux seconds, il vous semblera que vous n'avez point encore mangé du tout, tant les cuisiniers mettent d'art et de soin à préparer tout ce qui est offert, de sorte qu'après quatre ou cinq plats les premiers ne font point de tort aux derniers, et quoique l'estomac soit plein, l'appétit n'a rien perdu de sa force. Le palais, séduit par de nouveaux assaisonnements, oublie peu à peu les mets déjà connus de lui, retrouve toute sa délicatesse au contact de condiments tirés de pays étrangers, et l'estomac se réveille comme s'il était à jeun, il continue à se remplir sans s'en apercevoir, la variété des mets lui fait oublier la satiété. Comme les choses toutes simples, telles que la nature les produit et avec le goût que Dieu leur a donné, nous sont devenues insipides, nous les associons à mille autres substances étrangères qui réveillent l'aiguillon de la gourmandise, et voilà comment il arrive que nous dépassons de beaucoup les limites de la nécessité avant que le plaisir de manger soit émoussé tout à fait. Et les œufs, qui pourrait dire, par exemple, de combien de manières on les traite, pour ne pas dire qu’on les maltraite ; on les bat, on les brouille, on les réduit en eau, on les durcit, on les hache en menus morceaux, on les frit, on les rôtit, on les farcit, séparés ou mêlés à d'autres choses ! Or pourquoi tout cela, sinon pour prévenir le dégoût ? Après cela on s'étudie à parer les choses au-dehors, de telle sorte que l’œil ne soit pas moins flatté que le palais devra l'être ; on veut y goûter au moins, quoique plus d'un renvoi indique assez que l'estomac est plein. Mais pendant que l'œil est flatté par la belle couleur des mets et le palais par leur goût délicieux, le malheureux estomac, qui ne comprend rien aux couleurs et ne trouve aucun charme aux saveurs, contraint d'engloutir tout cela, est plutôt fatigué que fortifié par ce qu'il absorbe.![]()
Les Pères placent la luxure comme deuxième ‘pensée’ ou ‘péché capital’ du fait qu’elle suit naturellement le vice de gourmandise. Les prescriptions de l’Eglise en cette matière, et plus précisément les coutumes monastiques de clôture et de séparation, sont souvent objets de critique. On les juge inadaptées et misogynes. Mais elles ne sont que l’expression de l’expérience et de la lucidité sur la fragilité de l’homme blessé par le péché.
Cette ‘pensée’ est la plus tenace. Il est bien difficile de s’en libérer et de se relever après une chute, même légère. L’imagination et la sensibilité montrent ici toute leur faiblesse. Une pensée imprudente, occasionnée par un regard ou un péché passé, une connivence secrète non avouée, peuvent faire des ravages. Les pensées de la nuit ont pour cause les négligences du jour. Le calme, la solitude, la confiance en Dieu sont les remèdes les plus appropriés, avec la mortification corporelle.
On peut penser que ce vice, sous sa forme « dure », est étranger aux oblats et aux chrétiens fervents, et qu’il est donc inutile d’en traiter. Sans doute ! Encore certains jouent-ils avec le feu, ou laissent-ils leurs enfants jouer avec le feu : soirées dansantes, lectures, spectacles et loisirs douteux, sous prétexte de relations amicales et de culture, ne sont pas rares. Sans parler du laisser-aller dans les vêtements. Nous n’en dirons pas plus.
Mais ce vice a aussi une forme « douce », qui est des plus fréquente, et dont il convient de traiter : c’est la recherche des satisfactions sentimentales et affectives.
Cette forme « douce » apparaît dans les amitiés particulières qui détruisent les groupes et les communautés, les fréquents et inutiles bavardages, le désir de faire plaisir au lieu de faire véritablement du bien, au détriment d’une correction nécessaire (le chirurgien fait du bien à son patient, il ne lui fait pas plaisir), les familiarités déplacées (habitude de s’embrasser entre jeunes gens et jeunes filles, ou moins jeunes), les gestes vulgaires, tutoiement systématique, etc.. Ceci est particulièrement grave pour ceux qui ont charge de direction, et qui perdent ainsi leur autorité, leur fermeté, se condamnent à changer fréquemment d’avis suivant les désirs des uns et des autres, se refusent aux décisions énergiques, au détriment du bien commun. On confond souvent aujourd’hui charité et sentimentalisme ; on trouve ‘janséniste’ ce qui n’est qu’une attitude chrétienne et décente, et ‘manque de charité’ ce qui est précisément l’expression de la vraie charité.
Et que dire de l’éducation ? Des jeunes vivant dans la facilité seront incapables d’affronter le épreuves de la vie. Il arrive souvent que des parents entourent leurs enfants d’une affection tellement sensible et protectrice, qu’ils se refusent à les contrarier, à leur faire exercer l’obéissance, à leur causer quelque peine, au point de les soutenir systématiquement contre leurs maîtres et les autorités scolaires. La cause principale de la non persévérance des jeunes dans l’Eglise et dans la fidélité aux obligations du mariage est ce type d’éducation, qu’il faut bien appeler libérale, et qui produit des caractères débiles. Des parents mêmes très pieux manquent ainsi gravement à leurs devoirs.
Cette ‘luxure’ douce se retrouve aussi dans la vie spirituelle. Outre la faiblesse qu’elle implique dans la pratique de la mortification, elle se traduit par la recherche des pieuses émotions et des consolations, voire des phénomènes extraordinaires. Le sentiment religieux est pris pour de la charité .
Les pratiques monastiques de solitude et de silence sont ici bien précieuses. Notons aussi que notre Père saint Benoît, s’il met en garde l’Abbé contre tout ressentiment personnel et toute violence, exige de lui qu’il soit ferme et vigilant contre les vices. Par dessus tout, laissons-nous éduquer par la virginité et la pureté de la sainte Liturgie, sans compromission avec la sensibilité moderne ou romantique.
De S. Jean Cassien, Institutions cénobitiques
« Il faut, avant tout, purifier avec une extrême vigilance les replis de notre coeur; car cette pureté de corps que nous désirons avoir, nous devons la posséder dans les secrets de notre conscience. C'est là que Dieu réside comme arbitre et juge de nos combats. Il y voit notre ardeur et nos efforts; et sa présence doit nous empêcher d'admettre imprudemment en nous des pensées que nous aurions horreur de manifester au dehors, et de nous souiller ainsi en secret de ce qui nous ferait rougir devant les hommes. Si nous pouvions d'ailleurs nous cacher aux regards des hommes, pourrions-nous échapper à ceux des saints anges et de Dieu même, dont la science pénètre la nuit la plus profonde. »![]()