Les origines des institutions séculaires sont souvent difficiles à retrouver, soit par manque de documents, soit parce que l'éloignement du temps rend pour nous obscurs les liens qui unissaient personnages, lieux et usages. L'abbaye de Bellaigue n'échappe point à cette difficulté ; cependant la Providence a placé avant nous, pour notre réconfort, plusieurs historiens régionaux qui ont quelque peu démêlé l'écheveau complexe des événements passés de Bellaigue. Parmi ces historiens, il faut rappeler avec une reconnaissance particulière la mémoire de M. l'abbé Peynot, archiviste diligent, qui a cherché, exhumé et patiemment copié les chartes, parchemins ou actes anciens les plus intéressants pour l'histoire des Combrailles, de ses familles locales et de ses établissements. M. l'abbé Peynot sera notre guide dans la plus grande partie de l'histoire de notre abbaye.
A. gratia Dei Arvernorum episcopus, fidelibus salutem…
« Aimeric, par la grâce de Dieu évêque d'Auvergne [de Clermont], aux fidèles, salut.
« Nous voulons faire savoir à tous qu'il y avait depuis longtemps un litige entre les moines de Menat et leurs frères de Bellaigue, au sujet de quelques terres voisines du monastère de Bellaigue. Or voici l'accord qui a été conclu pour rétablir l'entente : l'abbé Airald [de Menat]… donne et concède sans restriction au monastère de Bellaigue tout ce qui, légitimement ou contentieusement, était ou semblait être la propriété de Menat, au lieu même de Bellaigue, dans l'église de Chauvatier et sa paroisse, et dans l'église de Virlet et sa paroisse… »
Tel est le début de la belle charte conservée aux archives du Puy-de-Dôme, datée du 5e des calendes de janvier [28 décembre] 1136, et qui constitue le premier document officiel connu où Bellaigue soit nommé. Que peut-on conclure de ce document ? Nous apprenons que Bellaigue, avant l'arrivée des cisterciens, fut d'abord un monastère bénédictin, et que Menat et Bellaigue étaient liés ; il y avait alors une contestation entre les deux maisons. Nous avons déjà présenté Menat, ce monastère le plus ancien des Combrailles, qui, au début du XIIe siècle, était une abbaye relâchée et avait besoin d'une réforme. Cluny avait jeté les yeux sur cette abbaye ; elle lui fut en effet octroyée par une bulle de Pascal II en 1107 - S. Hugues est encore à la tête de Cluny, c'est l'apogée de l'abbaye -, et la prise de possession est confirmée en 1120, bien que les moines de Menat n'aient jamais apprécié le joug clunisien.
Quels rapports entretenait Bellaigue avec Menat ? M. l'abbé Peynot, en traduisant « il y avait un litige entre les moines de Menat et leurs frères de Bellaigue », y voit l'indication de la dépendance primitive de Bellaigue, comme prieuré, vis-à-vis de Menat ; ce fait paraît vraisemblable, bien qu'aucun autre document ne vienne le corroborer, et que certaines circonstances posent problème. On peut penser que lorsque Menat passa sous la tutelle de Cluny, le prieuré de Bellaigue eut l'occasion de reprendre son indépendance. C'est là un point délicat : en quoi la bulle de Pascal II réformant Menat pouvait-elle justifier la séparation d'un de ses prieurés ? Dans ce genre de réforme, les moines ont toujours individuellement la liberté d'entrer dans une abbaye plus austère ; mais nulle raison que le patrimoine ne fût affecté, à moins de transactions particulières laissées au jugement des abbés. Peut-être Bellaigue, d'abord soumis à Menat, devint-il autonome comme abbaye, à une date et dans des circonstances inconnues, et la distribution des terres, d'abord acceptée tacitement, fut-elle ensuite objet de litige ? Il y aurait aussi à considérer la facilité avec laquelle les moines cisterciens arrivèrent peu après l'arbitrage de l'évêque. Quoi qu'il en soit, une séparation un peu difficile expliquerait assez bien les récriminations réciproques qui suivirent, Menat ne consentant pas à perdre une partie de son patrimoine, et Bellaigue se prétendant légitime propriétaire. Et après de longues années de mésentente, on fit intervenir l'Ordinaire du lieu, qui trancha l'affaire en faveur de Bellaigue… Concluons ce point en disant que, si Bellaigue fut certainement un prieuré bénédictin, il n'y a pas de trace qu'il ait été clunisien à proprement parler.
Nous ne savons pas grand-chose de ce que fut Bellaigue comme prieuré, au point même que la date de sa fondation est difficile à déterminer. Son existence au XIe siècle ne peut faire de doute. Peut-on préciser davantage ?
M. l'abbé Peynot rapporte une « tradition orale », d'ailleurs consignée, dit-il, par la plupart des auteurs anciens qui ont écrit sur Bellaigue, à savoir que le monastère « aurait été fondé » par un seigneur local dénommé Odon de Bourbon vers 950. On sait que, hélas, la plus grande partie des documents anciens ont été détruits par la rage des protestants, ou par celle plus furieuse encore des révolutionnaires, que ce soit à Moulins, à Clermont ou à Paris ; il est ainsi peu probable qu'on retrouve jamais des chartes qui auraient échappé à la sagacité de notre guide. Il semble donc sage de s'en tenir à son témoignage tant que nous ne disposons pas sur ce sujet d'une plus grande lumière.