Médaile de Saint Bénoît

Saint Anselme, Le Centenaire oublié.

La mode est aux anniversaires, aux jubilés, aux centenaires. On profite de toute occasion pour fêter quelque chose... Pour les catholiques, la multitude de saints engendrés par l’Église invite à de fréquentes solennités. L’année dernière, le 150e anniversaire de la mort du saint Curé d’Ars a été maintes fois rappelé, souvent célébré. À juste titre, car si la sainteté sacerdotale a toujours été un ressort primordial dans l’accroissement de la vie chrétienne des peuples et des sociétés, elle apparaît aujourd’hui peut-être plus nécessaire que jamais.
Le 9e centenaire de saint Anselme (1033-1109) n’en mérite pas moins d’être relevé. À plus d’un titre : comparé à saint Grégoire le Grand et à saint Jean Chrysostome, « ces deux flambeaux de l’Église, l’un d’Occident, l’autre d’Orient, saint Anselme répand par sa vie et sa doctrine une égale lumière, plus forte même, en quelque sorte ; car il s’adapte plus aisément à notre siècle par le caractère des luttes qu’il eut à soutenir, la forme d’action pastorale qu’il mit en usage, et les procédés d’enseignement qu’il appliqua, lui et ses disciples, surtout dans ses écrits. » (Saint Pie X, encyclique Communium rerum du 21 avril 1909)
Entré au monastère du Bec, en Normandie, après une adolescence quelque peu troublée, Anselme y devient très vite écolâtre et prieur conventuel, sous l’abbé fondateur Herluin. En réalité, c’est plutôt à l’impulsion géniale et à la direction spirituelle experte du bienheureux Lanfranc (†1089), à qui il succède dans sa double charge professorale et priorale, que notre saint doit à la fois sa vocation, sa persévérance et toute l’orientation de sa vie. Eadmer, son biographe, est formel sur ce point : « Il partit alors pour le Bec, car il désirait y rencontrer un certain maître du nom de Lanfranc, homme supérieur, d’une piété élevée et d’une haute sagesse, pour s’entretenir avec lui et demeurer sous son égide. »
Le docteur très doux. Les premières années seront fondamentales pour Anselme : « Pour Dieu seul, désormais, adonné aux célestes disciplines, il atteignit un si haut sommet dans la contemplation divine que, Dieu lui ouvrant l’intelligence, il pénétrait les questions les plus obscures… » Prière, étude, enseignement. Telle était sa vie. Telle elle sera pendant 30 ans. Éducateur incomparable parce que doué d’une intuition profonde des âmes, sa pédagogie était, tant à l’égard des clercs (enfants et adultes) qu’il instruisait que des moines qu’il dirigeait, toute de bienveillante compréhension et de douce autorité. Loin de s’en tenir à la seule transmission du savoir, il s’appliquait à former, au premier chef, le jugement de ses disciples, et toujours avec une attention patiente et paternelle.
Le père très sage. Une telle bonté unie à une telle science allait pouvoir s’épancher plus largement : à la mort d’Herluin, Anselme est élu à sa place. Le 22 février 1079, il reçoit la bénédiction abbatiale. « L’abbé confia l’administration matérielle du monastère à des frères dont les mœurs et l’activité lui donnaient toute sécurité, et lui-même se consacra entièrement à la contemplation divine, à l’enseignement des moines, à leur formation et à leur progrès. »
Simple et toujours accessible, joyeux et affable avec tous, il s’attache, dans son gouvernement, à présumer du bien, à faire confiance, à attendre, comme lorsqu’il était prieur et en butte à la jalousie, que les cœurs s’ouvrent et mûrissent : « il restait calme, paisible, et devant les attaques, cherchait à vaincre le mal par le bien, gagnant les frères par sa charité. » Cependant, sa prédilection restait pour l’école monastique, où il développa une méthode, alors nouvelle, de recherche théologique, unissant avec bonheur à un attachement inébranlable à la Tradition des Pères, la hardiesse de la critique et de la spéculation. C’est de cette époque que datent les principaux traités du saint. Penseur intrépide, il savait ne rien perdre de l’intuition mystique du contemplatif. Aussi, son titre de ‘père de la scolastique’ ne recouvre-t-il qu’une partie de son génie.
Le pasteur très fort. Lorsque après avoir résisté longtemps, Anselme se vit contraint de succéder, une fois de plus à Lanfranc, sur le siège de Cantorbéry (1093), son tempérament studieux et pacifique fut mis fortement à l’épreuve : querelles autour des investitures, révolte des clercs, spoliations des monastères, intrigues sournoises et violences de toutes sortes de la part des potentats sans scrupule, rien ne lui fut épargné. Obligé à deux reprises de s’exiler d’Angleterre, il en profitera pour prendre part aux conciles de Bari (1098) et de Rome (1099), réunis afin de promouvoir la réforme du clergé. Ferme et intransigeant dans la défense des droits de l’Église, il demeure sans rancune, sans ambition personnelle, sans méfiance même à l’égard de ses calomniateurs et persécuteurs.
« Cependant, au milieu de ces tracas, chaque fois que l’opportunité s’en offrait à lui, Anselme se retirait dans la solitude de sa chambre et se livrait à l’étude des choses divines. C’est alors qu’enflammé par le zèle de la foi chrétienne, il composa un traité excellent, intitulé : De l’Incarnation du Verbe », auquel suivront d’autres ouvrages de très haute valeur sur la Rédemption, le Saint-Esprit et la Très Sainte Vierge.
Exemple rare d’un contemplatif qui parvient à s’imposer, contre toute attente, dans l’action : par son inflexible longanimité, l’archevêque obtient beaucoup plus que par une bruyante activité. Dans une lettre collective, les prélats d’Angleterre, et le roi lui-même, pressent le Primat de rentrer, de reprendre son gouvernement et ses dignités. Un synode à Londres confirme le retour à la paix, élabore un plan de réformes. Le roi décide de rendre à l’Église ses biens et sa liberté. Le saint finit par avoir raison du tyran.
Cependant, ruiné dans sa santé à force de labeurs, de soucis, de veilles, épuisé par tant de voyages et de luttes, il doit s’aliter. Le 21 avril 1109 était un mercredi saint. Conformément à la liturgie, des frères lisent l’Évangile de la Passion au chevet du mourant. Alors que le soleil se lève lentement, on en vient aux paroles du Christ : « Quant à vous, vous êtes restés avec moi à travers toutes mes épreuves : voici que je dispose pour vous, comme le Père en a disposé pour moi, d’un Royaume : afin que vous mangiez et buviez à ma Table, dans mon Royaume… » Suprême témoignage de tendresse paternelle ! Étendu sur la cendre et le cilice, comme il convient à un moine, il rend son dernier souffle et s’endort dans la paix.

L’œuvre la plus connue de S. Anselme est sans aucun doute le Proslogion (écrit vers 1077), dont l’argument central a excité –peut-être épuisé– la sagacité de presque tous les philosophes et théologiens… Il n’est, hélas, plus guère connu aujourd’hui que sous sa forme atrophiée de résumé aide-mémoire, ordinairement détaché de tout contexte chrétien, traité comme une pure démarche abstraite de l’esprit humain.
C’est oublier, en premier lieu, le vrai titre de l’ouvrage :Fides quaerens intellectum, qu’il vaut mieux ne pas traduire, mais qu’on peut approcher ainsi : la foi qui cherche à comprendre. C’est bien la foi qui est au point de départ de la spéculation sur l’existence et la nature de Dieu. C’est elle qui assurera le réalisme à la fois serein et audacieux de l’effort intellectuel. C’est elle enfin, et elle seule, parce que vivante et aimante, qui va permettre au saint de nourrir sa contemplation et d’entrer pleinement dans le mystère divin :
« Je ne tente pas, Seigneur, de pénétrer ta profondeur, car mon intelligence ne peut aucunement se mesurer avec elle ; mais je désire comprendre quelque peu ta vérité, celle que mon cœur croit et aime. Car je ne cherche pas à comprendre pour croire, mai je crois, afin de comprendre. Car je crois, même, que si je ne croyais pas, je ne pourrais comprendre. » (Chapitre I)
On ne saurait être plus clair. A un si profond exorde correspond, au chapitre IV, le cri d’action de grâce du contemplatif, tout vibrant d’une sainte émotion :
« Gratias tibi, bone Domine, gratias tibi ! Grâces te soient rendues, bon Seigneur, grâces te soient rendues ! Car ce que j’ai cru d’abord, par le don de ta grâce, je le comprends désormais, par le don de ta lumière ; de sorte que si je ne voulais plus croire que tu existes, je ne pourrais pas, cependant, ne pas le comprendre. »
On a voulu faire de cette dernière phrase un principe général, valable pour tous. Ainsi, quiconque lirait attentivement l’ouvrage d’Anselme, même s’il n’avait pas la foi, serait forcé de reconnaître l’existence de Dieu. C’est forcer le sens. Saint Anselme dit, plus modestement, que quiconque comprend vraiment ce que signifie, pour Dieu, que d’être Celui-dont-on-ne-peut-rien-concevoir-de-plus-grand, ne peut plus penser qu’il n’existe pas. Il peut le dire, il peut se le figurer. Il ne peut plus le penser. Il peut refuser de reconnaître l’existence de Dieu. Mais il ne peut plus comprendre pourquoi. Saint Anselme ne conclut pas à l’existence de Dieu. Ni à l’impossibilité de l’athéisme. Il conclut simplement à l’absurdité de ce dernier.

En 1720, le pape Clément XI, conférait à saint Anselme le titre de Docteur de l’Église. Et saint Pie X, deux siècles plus tard, n’hésitait pas à faire sienne l’exhortation du grand Archevêque : « Purifions tout d’abord notre cœur par la foi ; que l’observation des préceptes du Seigneur soit la lumière de nos yeux ; faisons-nous tout petits par la soumission aux enseignements divins, afin d’apprendre, à cette école, la sagesse… »


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