Le patrimoine religieux de la région n'est pas moins riche que le patrimoine civil, bien que souvent hélas il soit aussi méconnu. L'étude même rapide des documents anciens replacent devant nos yeux une multitude de saints, pour la plupart obscurs, qui cependant ont transmis l'héritage chrétien et sont réellement nos pères dans la Foi. Parmi eux brillent surtout de saints moines et de saints évêques, ce qui certes n'est pas spécifique à la Combraille, mais nous rappelle tout ce que nous devons à l'idéal monastique vécu en perfection par ces vrais disciples du Christ.
Le pays qu'on appelle pays des Combrailles, et qui déborde largement la baronnie historique, dépendait en grande partie de l'ancien diocèse de Clermont (qui comprenait la moitié Sud du département de l'Allier, le Puy de dôme en totalité et le Cantal), sauf le bord Nord-Ouest qui relevait de Limoges. Remarquons combien l'ensemble de ces régions se prêtent admirablement à la vie érémitique ou cénobitique; Combrailles vallonnées, haut-plateau de bocages semé de forêts et d'étangs, Clermont et sa plaine bordée au midi par ses terrasses escarpées, au couchant par la chaîne des Puys, ou encore monts du Cantal : terres mystiques, déserts naturels portant à la contemplation de l'infini, vallons bien à l'écart où viennent se cacher les moines dans le silence. Parcourons rapidement, pour tous ceux qui ne la connaissent pas, l'histoire chrétienne du pays.
Saint Grégoire de Tours (VIè s.), lui-même natif d'Auvergne et élevé par son oncle St Gal Évêque de Clermont, est notre principal guide pour ces premiers temps. Il nous apprend dans son Historia Francorum que le premier évangélisateur du lieu est St Austremoine qui, avec St Martial de Limoges, St Sernin de Toulouse ou St Trophime d'Arles, faisait partie d'une cohorte de 7 évêques envoyés en Gaule par le Pape Corneille, sous l'empereur Dèce (vers 250). St Martial se rendit en Limousin, exerçant pendant 30 ans et avec zèle un ministère souvent contrecarré mais plus souvent encore béni de Dieu. À St Austremoine échut la région clermontoise qu'il parcourut avec quelques disciples (St Nectaire, St Baudime), fondant l'Eglise d'Auvergne ; vers 300 il mourut décapité près d'Issoire où fut ensuite construite une église assez vaste et un couvent bénédictin. Ses reliques sont principalement conservées dans l'abbatiale bénédictine de Mozat (ou Mozac), près de Riom, et qui fut fondée par St Calmin, ancien gouverneur d'Aquitaine (VIIè s.). Saint Austremoine (fête le 1 nov.) préside à l'impressionnante et glorieuse lignée des évêques d'Auvergne, qui illustrèrent les débuts de cette église : on compte une vingtaine de Saints en 3 siècles, dont par exemple St Prix (Priest) ou St Avit ! En ce troisième siècle s'illustre encore St Julien, jeune soldat décapité à Brioude et saint patron, par exemple, de Davayat (au Nord de Riom).
Sans nous attarder à l'œuvre de Saint Martin, arrivons au Vème s. Désormais la Foi chrétienne est bien implantée dans le diocèse et produit ses fruits de sainteté.
St Amable en est un exemple particulièrement aimable : né à Riom, ses vertus le font élever au sacerdoce, puis son évêque, probablement St Sidoine Apollinaire, l'attache à son église. Il meurt vers 480 et son tombeau devient célèbre par des miracles, dont plusieurs nous sont rapportés par St Grégoire de Tours (De Gloria Confessorum).
Le VI siècle voit le développement important de la vie érémitique et monastique, et nous donne l'occasion de nous intéresser à Menat, petite cité non loin de Bellaigue (15 km au SE de Montaigut), assez importante dans l'histoire locale. Dans les solitudes boisées du Val de Sioule, des ermites ont édifié au début du VIè s. le premier monastère de Menat, dont fait mention St Grégoire, qui évoque encore les ermites réfugiés dans la dense forêt de Pionsat (tout près de Bellaigue), ainsi que la vie de St Bravy (ou Brach ou Brachion). Cet homme, grand veneur du gouverneur d'Auvergne Sigevald, se convertit soudain en rencontrant l'un de ces ermites ; il devint Abbé de Menat en 576, réformant l'abbaye. C'est cependant à St Ménélée que nous devons l'essor véritable du monastère. Ce jeune seigneur d'Anjou rompit ses fiançailles, vint se faire moine à Menat et en devint Abbé ; il mourut au début du VIIIè s. Dans la suite l'abbaye jouit d'une grande réputation de science et de sagesse, et étendit assez loin sa sphère d'influence : Lisseuil, Ayat-sur-Sioule, Chateauneuf, La Crouzille... et sans doute aussi Bellaigue. Pour conclure sur Menat, signalons qu'en son temps Richelieu en fut l'Abbé commendataire, bénéficiant des revenus assez importants de l'abbaye.
Poursuivons notre petit voyage historique et citons maintenant, pour les VIè et VIIè s., S. Pourçain, S. Genès et S. Pardoux. Tandis que S. Genès illustre l'influence déterminante des grands de ce monde pour le rayonnement de l'Église, S. Pourçain et S. Pardoux nous montrent la prédilection du Seigneur pour les humbles et les pauvres. S. Pourçain fut d'abord esclave (son nom signifie « gardien de porcs ») ; dans la suite il fut affranchi et prit l'habit monastique. Ses grandes vertus et sa vie de pénitence extraordinaire le désignèrent comme abbé ; il eut une grande influence, et on raconte qu'il s'opposa au roi Thierry d'Austrasie qui ravageait l'Auvergne. Il mourut au début du VIIè s., et divers miracles attestèrent sa sainteté ; le monastère prit son nom ainsi que la ville qui naquit autour (60 km à l'Est de Montluçon). S. Genès, dignitaire d'Auvergne, devint comte vers 670. Ami de S. Prix et de S. Ménélée, il vécut dans la piété et favorisa grandement les fondations monastiques ; en particulier il donna à l'abbaye de Menat sa propriété de Combronde. S. Pardoux (ou Pardou) naquit lui aussi de parents pauvres, vers 660. Sa vie fut toute de compassion. Devenu aveugle enfant, suite à un accident, il profita de sa cécité pour se laisser « illuminer d'une abondante splendeur spirituelle », comme dit la belle oraison de sa fête. Devenu moine, sa grande sagesse le fit choisir pour Abbé à Guéret ; dès lors sa vie, au milieu d'austérités dignes des anachorètes, se partagea entre le gouvernement du monastère et l'exercice de la charité : ce qu'il faisait chaque jour, recevant pauvres et malades qui accouraient, les secourant et guérissant, au besoin par des miracles. Il connut l'invasion des Maures dans la Marche (ancien nom du pays), et mourut peu après vers 740.
Les quelques Saints évoqués jusqu'ici ne rendent pas bien compte de la vie des moines, de leur influence et de leur difficultés. On sait que la Gaule fut en Occident une terre d'élection du monachisme, surtout aux VIè et VIIè s. Il y avait une grande diversité de règles et d'observances ; mais d'abord la règle de S. Colomban (mort en 615) s'imposa, puis celle de S. Benoît. Au VIIè s. synodes et abbés tentent d'unifier et d'organiser les monastères, ce qui réussit surtout au VIIIè s. par les soins de Pépin, de Charles et de S. Benoît d'Aniane (821), dont la réforme eut la plus grande influence sur la vie des monastères, et de là sur leur vertu civilisatrice. Remarquons enfin que, à part quelques périodes de paix et de prospérité sociale, les difficultés sont à l'ordre du jour pour les moines : disettes périodiques, ravages et insécurité sous les rois fantômes, incursions arabes, main-mise des seigneurs, désastre des invasions normandes qui détruisirent presque toute vie régulière ; les lamentations de S. Grégoire le Grand sur son temps eurent alors bien des échos.
Au IXè s. commence l'épopée de Cluny, aurore bienheureuse dans ce siècle tourmenté. Par plus d'un trait notre région se rattache à Cluny. Sait-on qu'Odilon, cinquième abbé, appartenait à la grande famille des seigneurs de Mercœur, et qu'il s'occupa beaucoup de l'Auvergne ? Mais un monastère doit avant tout retenir notre attention : Souvigny. Cette humble bourgade, à l'exacte limite de l'Auvergne et du Berry (12 km au Sud-Ouest de Moulins), dépendait d'Aymard, viguier du Comte d'Aquitaine, qui vers 920 fit don à Bernon (fondateur de Cluny) d'une villa. Longtemps obscur le monastère devint célèbre par un curieux concours de circonstances : non seulement S. Mayeul, qui y avait fait halte, y mourut en 994 et y fut enterré, mais aussi son successeur S. Odilon, en 1049. Sur la tombe des deux Saints, les miracles fleurirent en un tel nombre qu'on accourut là en foule de tout l'Occident, en ce temps où sévit le « mal des ardents », si bien que la ville devint fort populeuse et servit de marchepied aux sires de Bourbons. Signalons, parmi beaucoup d'autres, des monastères ou prieurés rattachés à Cluny ; on y voit des noms connus : Broût-Vernet, Bourbon-l'Archambault, La Ferté, Mailhat, Marsat, Menat, Montaigut, Mozac, Ris, Thiers, St-Germain-des-Fossés, etc. …
Il nous resterait encore beaucoup de Saints et de monastères à évoquer : S. Géraud, comte d'Aurillac et moine dans le monde, mort en 909, dont la vie nous est contée en détails par S. Odon ; ou S. Robert de Turlande incarnant le renouveau monastique, et sa fondation de la Chaise-Dieu, qui adopta en 1050 la règle de S. Benoît ; ou encore la grande abbaye bénédictine d'Ébreuil (30 km à l'Ouest de Vichy) qui, fondée au Xè s., fut en 1115 rattachée directement au Saint-Siège. Et comment au surplus ne point parler de la dévotion mariale avec ses nombreux pèlerinages, grands ou petits, très développée comme on sait dans le diocèse de Clermont, dont l'Évêque fut le premier d'Occident, en 946, à proposer à la vénération des fidèles une Vierge en majesté, ancêtre de tant d'autres ? Mais comme il nous faut conclure, nous dirons simplement qu'en ce rude pays d'hommes entiers et généreux, la réforme austère de S. Bernard devait trouver une terre de choix pour s'implanter : et c'est ainsi que naît Bellaigue. (à suivre)